examinons la situation
Dans un grand appartement du centre d’Albi, près de la cathédrale, résonne un air de musique classique… Du Haydn, je crois… Dans la salle à manger la maîtresse de maison, Thérèse, bats la mesure, le sourire aux lèvres. Soudain, le téléphone interrompt la symphonie et la surprend au cœur de ses pensées. Elle bondit du canapé, éteint la chaîne hi-fi et décroche :
- Allo !
- Bonjour, Frédéric Dencausse, MAPRA Ecureuil, je suis bien chez Monsieur et Madame Boulier ?
- Tout à fait… Ne quittez pas, je vous passe mon mari.
La petite dame pose le téléphone sur le buffet et court chercher le maître des lieux dans son bureau. Ils pénètrent tous les deux dans la salle à manger, il récupère le combiné :
- Allo ! M. Dencausse ?
- Oui !
- C’est M. Boulier à l’appareil, vous vouliez me parler ?
- Je ne vous dérange pas ?
- Non… Pas le moins du monde… Je faisais des recherches sur Internet, mais tout cela peut attendre…
- Tant mieux !... Je me permets de vous appeler car j’aurais besoin de m’entretenir avec vous… Cela ne sera pas long…
- Aucun problème ! Je suis à votre disposition… Rien de grave j’espère…
- Non, rien d’alarmant…. J’aurais juste besoin d’avoir deux, trois éclaircissements… A propos de votre dossier.
- Je vous écoute… Je suis prêt à répondre à toutes vos questions. Mais je pensais pourtant que nous avions déjà abordé tous les sujets au moment de l’élaboration de ce dossier d’emprunt ?
- Ah ! Mais ce n’est pas au sujet de ce dossier là que je veux m’entretenir, c’est à propos de l’autre que j’appelle…
- L’autre ?
- Celui qu’on m’a fait parvenir hier… Votre dossier médical !
- Ah !... Celui là !.... Et de quoi voulez-vous me parler ? Mon médecin traitant a eu le double des bilans et il m’a dit que tout était normal…
- En ce qui concerne les bilans sanguins, je vous confirme que notre expert médical est d’accord avec lui… Tout va bien… Non, c’est le reste qui pose un léger problème… Rien de rédhibitoire, je vous rassure…
- Le reste ? Quel reste ?
- Et bien pour commencer, le problème des facteurs héréditaires, monsieur.
- De quoi me parlez-vous ?
- Je lis ici que votre grand père maternel est mort des suites d’un cancer du poumon. Vous devez savoir que c’est un facteur de risque d’être un descendant direct d’une personne qui a développé ce type de maladie.
- Mais !?!?... Il était mineur de fond !.... Je suis comptable… Et puis je n’ai jamais fumé !
- Vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui ont développé un cancer sans avoir des conduites dites « à risque ».
- Alors parce que mon grand-père a eu une maladie incurable, je ne peux plus emprunter pour m’acheter une maison ?
- Nous n’en sommes pas encore là, M. Boulier ! Par ailleurs, je lis également que votre grand-oncle, côté paternel a eu un cancer de la prostate…
- Oui ! Et alors ? Tout va bien de ce côté là !... Ecoutez, j’ai 43 ans !... C’est peut-être un peu tôt pour avoir des soucis de cette nature ?
- Vous savez, vous et votre dame, vous allez souscrire un crédit sur 20 ans… C’est long… C’est un investissement assez conséquent. Vous n’avez pas d’enfant… Imaginez que vous ayez un grave souci de santé dans dix ans… Je ne vous le souhaite pas, mais personne n’est à l’abri ! Dans ce cas, qui paiera ? Nous vivons dans une époque qui nous pousse à la prudence. Nous avons des devoirs envers nos actionnaires… Surtout avec la crise actuelle…
- J’entends bien ce que vous me dites, M. Dencausse, mais revenons à la prostate de mon oncle… Enfin, je veux dire… Concrètement, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je ne peux tout de même pas me faire enlever la prostate en préventif ?
- Non, bien sûr ! Mais suite à ces petites choses que nous avons relevées, nous aimerions que vous fassiez quelques petits examens subsidiaires…
- Des examens ? Mais quoi exactement ?
- Oh ! Rien de très méchant ! C’est dans le cadre du récent projet d’uniformisation européenne. Vous en avez peut-être entendu parler ces derniers jours ?
- Non… Pas du tout !
- Bon, pour présenter les choses simplement, l’ensemble des banques et des organismes de crédits européens se sont réunis… Il a été fait, dans un premier temps, une liste des pathologies les plus graves et répandues à l’heure actuelle. Dans un deuxième temps, un collège d’experts médicaux a mis au point une série d’examens à faire, afin de dépister ces éventuelles maladies chez nos futurs clients. Donc, et j’en reviens à votre cas, si vous souhaitez toujours souscrire cet emprunt, il va falloir effectuer cette série d’examens. C’est en quelque sorte, une formalité administrative préalable…
- Et quels sont ces examens, dites-moi ?
- Oh ! Ecoutez, je vous passe l’expert… Il vous expliquera mieux que moi… Je vous reprends tout à l’heure… Ne quittez pas…
- Je ne quitte pas…
...
- Docteur Streszak à l’appareil, Monsieur Boulier, je présume ?
- Tout à fait…
- Monsieur Dencausse m’a expliqué votre cas, vous désirez des éclaircissements sur les examens que vous devez effectuer ?
- Je vous écoute…
- Alors, pour commencer, il nous faut le compte rendu d’une fibroscopie bronchique…
- Une quoi ? Qu’est-ce que c’est ?
- On vous introduit un endoscope par la bouche et on va explorer vos bronches.
- Par la bouche ! Et on me le fait « à vif » ce truc ?
- Non !... Sous anesthésie… Locale, balbutie t’il d’un souffle, puis on vous demande également un caryotype.
- C'est-à-dire ?
- C’est un examen sanguin qui va révéler votre identité génétique… Une sorte de photo de tous vos chromosomes, en quelque sorte.
- Bon, une autre prise de sang, passe encore… Et puis ?
- Une gastroscopie et une coloscopie…
- Excusez-moi, mais je ne connais pas…
- Ce sont deux examens distincts. En ce qui concerne le premier, on vous introduit un endoscope par la bouche…
- Encore !
- Oui, mais c’est pour voir l’estomac, cette fois-ci ?
- Et on ne peut pas le faire en même temps que la « bronchite », là ?
- Non Monsieur Boulier, on ne peut pas, ce ne sont pas les mêmes spécialistes qui réalisent ces examens.
- Pratique ! Et la… « Coloskippi » ?
- On vous introduit…
- Encore ? Mais c’est une manie chez vous !
- Il faut ce qu’il faut, monsieur… Donc on vous introduit un endoscope dans le rectum pour voir si tout va bien…
- Dans le rectum ? Mais c’est une histoire de fou !... Je voulais juste avoir un prêt, et je me retrouve à devoir aller me faire « visiter » par « en haut » et par « en bas » !
- Je suis désolé ! Vous et moi n’y pouvons rien… c’est la procédure… Bon je continue…
- Ce n’est pas fini là ? Oh ! Là ! Là !
- Pas tout à fait… Vous devez également vous faire faire un « T.R. », par le médecin de votre choix par ailleurs…
- « T.R. », c'est à dire ?
- Toucher rectal…
- … Remarque… Après l’endoscope… Et cela sert à quoi ?
- A dépister un éventuel problème prostatique.
- Et avec ça, ce sera tout ?
- Enfin, il vous faudra aussi vous faire faire une cystoscopie.
- Laissez-moi deviner ? C’est encore une histoire d’endoscope qui doit pénétrer quelque part ?
- Exactement… C’est un examen qui sert, entre autre, à dépister un éventuel cancer de la vessie.
- Et comment cela se passe ?
- On vous introduit un endoscope par l’urètre…
- Excusez-moi, mais l’anatomie ce n’est pas mon fort ? C’est où, l’urètre ?
- Sur le pénis…
- Sur le pénis ?... Mais il n’y a pas d’orifice là ?... Non ?... Par là ?... Vous voulez introduire un outil par là ?
- Allons, allons ! Ce n’est pas un outil ! C’est un mandrin qui fait moins d’un centimètre de diamètre… C’est un examen tout à fait classique ; vous savez ! Vous n’avez rien à craindre… Voila, nous avons fait le tour, fin des examens !
- Non ? Déjà ? Moi qui commençais à ma faire du souci pour mes oreilles et mes narines…
- Détendez-vous monsieur Boulier, cela va très bien se passer !... Je vous repasse Monsieur Dencausse… Restez en ligne.
- Oui, faites… Faites donc…
…
- Allo ! Monsieur Boulier…
- Affirmatif ! Votre docteur vient de « me mettre au parfum »…
- Bon, très bien, je vous envoie les prescriptions au plus vite, faites tout cela au plus tôt, les résultats nous parviendront automatiquement…
- Non, mais attendez ! Je me porte très bien… Je fais du sport… Je ne bois pas… Je ne fume pas…Et surtout il est hors de question que je subisse tout cela…
- Ecoutez, loin de moi l’idée de vous forcer à faire quoi que ce soit !
- Je pense qu’il ne vaut mieux pas, effectivement !
- Non, surtout qu’il y a peut-être un moyen d’avoir votre prêt sans faire ces examens complémentaires…
- C’est vrai ! comment ?
- Il vous suffirait, en lieu et place, de souscrire chez nous à une assurance complémentaire. Comme cela nous aurions une garantie financière au cas où vous auriez le moindre souci de santé.
- … A vrai dire… Je préfère autant…
- Pas de problème monsieur Boulier. Je passerais, disons… Lundi… 18 heures, comme la dernière fois ?
- Parfait !... Attendez, je le note sur mon agenda… Voilà.
- J’amènerai les divers contrats nécessaires, vous choisirez… Bon, il ne me reste plus qu’à vous laisser, vous et votre dame. Désolé pour le dérangement….
- Non, c’est moi… Au revoir Monsieur Dencausse… Et merci !
- Je vous en prie… Au revoir et à lundi.
Le jeune banquier raccroche, le sourire aux lèvres en pensant à ce que leur avait dit le maître de conférence lors de leur dernier stage en « force de vente » :
« Et n’oubliez pas… Si vous présentez bien les choses… Si vous brossez un tableau sombre à votre acheteur et que vous arrivez à le convaincre qu’il est piégé dans une situation donnée… Si votre produit correspond à une « sortie de secours » pour lui, alors il consentira à tout ce que vous lui demandez… Et même, « cerise sur le gâteau », il vous remerciera…. »