chapitre I
- Vous me faites rire ! Vous êtes là, en attente, cherchant une faille dans mon discours pour étayer une opinion que vous vous êtes déjà forgée. Votre attitude envers moi est trop… chargée… de préjugés sur mon statut social, mon cursus… C’est là votre erreur. Cet entretien commence mal. Vous allez direct à l’évident sans passer par la case essentielle… Réfléchissez !!! Quand on décide de faire quoique ce soit, sur un plan mental ou physique, quand on arpente un chemin, une trajectoire, un voyage initiatique on commence toujours par l’origine !!!
Mon histoire commence en Galice, dans les années vingt, au cours d’un été ensoleillé et lourd comme on peut en connaître dans cette région du globe. Une jeune et jolie paysanne au doux prénom de Maria, enchantait son village par ces chants traditionnels, son sourire désarmant, ses formes et ses attitudes généreuses. Elle était la cinquième enfant d’une fratrie de huit. Ses parents et tous les enfants en âge de travailler, passaient entre 10 et 14 heures dans les champs, pour un riche propriétaire aristocrate. Son père était un rude gaillard, grand et costaud, un peu bourru, mais qui tenait par-dessus tout à protéger sa famille. Il se faisait beaucoup de soucis pour ses filles, il espérait pouvoir les marier, et cela au plus tôt. Maria avait alors 15 ans et à cette époque là, c’était un âge ou les enfants pouvaient avoir des enfants… Cet été là, les prétendants se faisaient de moins en moins discrets et de plus en plus nombreux. Il y en avait un qui se cachait derrière les fougères ; près de la rivière où elle aimait se baigner nue. D’autres la guettaient sur le chemin du retour, après sa journée aux champs. Même à l’église, tous les dimanches, on pouvait assister à un curieux ballet. En effet, les célibataires du village arrivaient toujours les premiers et occupaient le plus de places à l’arrière pour avoir le plaisir de mieux la regarder passer. Sans doute s’imaginaient-ils marcher à ses cotés jusqu’à l’autel.
Personne ne sait, aujourd’hui encore, quel est celui qu’elle avait choisi : était-ce Ernesto, son ami d’enfance, avec qui elle avait grandi et avec qui elle discutait très souvent ? Manuel, le fils du maire qui ne loupait jamais une occasion de lui faire des compliments ou de lui proposer des balades « en tout point, tout honneur » ? Peut-être, était-ce l’apprenti cantonnier ? Il n’était pas très vif, mais il était gentil, beau comme un Dieu et d’une timidité qui lui rendait ce gamin très touchant. Quoiqu’il en soit, à la fin de l’automne elle se rendit compte, un peu trop tard, qu’elle avait fait une bêtise aux conséquences inévitables. Son père l’amena voir « la dame de l’hacienda », mais c’était trop tard pour le faire « passer ». Le soir même, une fois arrivée à la chaumière, elle reçut la plus violente correction de sa vie. Ses frères et sœurs eurent beau tenter de la protéger en se jetant sur elle pour couvrir son corps. Il écarta tout ce beau monde et les envoya au lit, après avoir bien expliqué à ses sœurs que si elles faisaient la même chose, cela serait pire. Puis il sortit furieux de la masure laissant Maria dans les bras de sa mère.
Après cette nuit là, les relations ne furent plus jamais les mêmes entre le père et sa fille. L’hiver de cette année là fut rude dans la maison comme dans les cœurs. Puis au printemps, naquit le petit Francisco, « enfant naturel », comme on disait autrefois. Il fut aimé par sa mère comme un enfant se doit d’être aimé, mais la situation devenait de plus en plus difficile. Le père ne voyait en Francisco qu’une bouche inutile à nourrir et la honte qu’il représentait pour sa famille. Aussi, un matin, de retour des lavoirs, Maria trouva sa mère qui l’attendait sur le perron avec son fils et une malle. Elle s’entendit dire que son père l’envoyait travailler dans une gigantesque ferme, à l’autre bout de l’Espagne. Lorsque Maria comprit que c’était sans espoir de retour, elles s’embrassèrent, pleurèrent un peu et se souhaitèrent tout le bonheur du monde. Elle prit Francisco par la main, le fit grimper dans la charrette du métayer, chargea la malle, monta à son tour et ils partirent.
Francisco avait quatre ans et tandis qu’elle le regardait dormir, elle mesurait combien tout avait été dur pour lui et pour elle. Cela ne pouvait pas être pire…Elle fixait l’horizon avec un mot qui résonnait dans sa tête : Peut-être…
La charrette finit par s’arrêter, après plusieurs heures de route. A droite, il y avait un chemin de terre, bordé de grands arbres, qui montait et disparaissait derrière une colline.
- « Voilà, ma petite dame, on est arrivé ! Vous pouvez descendre avec le gosse, vous n’avez plus qu’à suivre la piste. C’est tout droit. », dit le chauffeur en repartant dans un épais nuage de poussière. Allez savoir ce qu’il se passait dans la tête de cet enfant…Ils grimpèrent sous le soleil et sa mère lui expliquait comment tout serait mieux, à partir d’aujourd’hui. Soudain elle interrompit son monologue, ils étaient arrivés en haut, Maria s’arrêta, le prit dans ses bras et lui dit : « Tu vois Francisco, c’est ici qu’on va habiter ! ». Le petit leva les yeux et vit une immense ferme, grouillant de vaches, d’ânes, de chevaux et d’hommes. Derrière, les champs s’étendaient à perte de vue. Il était très impressionné. Il n’avait que 4 ans et pourtant cette vision, il la garderait tout au long de sa vie. La perspective de vivre sur ce grand domaine, avait plus d’allure que d’habiter dans la chaumière de grand-père. Il était tout excité…
Ils arrivèrent, tous deux à la fin du printemps… Au début de l’été suivant, elle était déjà dans le collimateur du fils du propriétaire : Xavier. Seulement cette fois ; elle était armée pour gérer la situation. La présence quotidienne de son fils, lui donnait le courage de faire face à son futur employeur et lui rappelait comment la faiblesse du corps, le pêché de la chair peut être sévèrement sanctionné par les foudres divines. Elle avait la ferme intention de ne pas céder à ses avances et elle s’y tint. Mais plus les jours passaient, plus ce jeune homme plein de charme et à la prestance évidente se montrait amoureux. Le respect dont il lui faisait part, l’ensemble de ses attentions quotidiennes, la profondeur de son regard, tout en lui donnait une impression de véracité. C’était un beau jeune homme, fier et droit, avec le franc parlé de quelqu’un de vingt ans qui ne craint personne, associé à l’assurance d’un homme qui savait qu’il avait des biens et du pouvoir. Il avait, en règle générale, toujours eu ce qu’il voulait. Visiblement, il avait jeté son dévolu sur elle et il comptait bien la faire sienne.
Aussi une idée, qu’elle-même jugea saugrenue au départ, commença à germer dans son esprit et à faire son chemin. Pourquoi ne l’épouserait-il pas ? Elle savait que le père de Xavier était autrefois le valet du riche propriétaire de ces lieux. Il avait sauvé la vie de son patron lors d’un soulèvement populaire et ce dernier, sans descendance aucune, avait tout légué à son fidèle compagnon. Sur le plan de l’éthique, un fils de valet pouvait épouser la fille d’un paysan, s’il le désirait vraiment. D’un point de vue économique, la situation était plus délicate, c’était une fille sans le sou et sans dot. Mais là aussi, il lui disait tellement que cela lui était égal ! Elle n’avait aucun doute là dessus. Non, le problème principal et majeur, c’était Francisco…Il était évident que Xavier voulait avoir des enfants, il n’en avait pas. Et si en bon gentilhomme, il savait se montrer prévenant en ce qui concernait Maria, il ne demandait jamais de nouvelles de son fils, s’il était en bonne santé, s’il se plaisait ici, s’il s’était fait des copains…Il ne posait jamais de questions et ne montrait aucun intérêt pour ce gosse et quand elle essayait d’amener le sujet, il détournait la conversation, souvent subtilement d’ailleurs, ce qui avait le don à la fois d’énerver mais également de charmer la belle brune.
Et puis un soir, il y eut cette promesse, cette demande, ce contrat… Au milieu d’une allée dans un champ d’oliviers, sous les lumières de la lune pleine et sous le bruit des cigales et des grillons, il lui a demandé :
- « Maria, veux-tu m’épouser ?
- Oui…, dit-elle d’une voix douce et émue.
- Maria, écoute-moi attentivement, il y a une prérogative à cette demande. Je veux t’épouser, te faire des enfants, qu’on soit heureux, qu’on forme une famille. Toi, moi et nos enfants, je veux que nous vivions tout ensemble dans la maison principale, Père est déjà d’accord. Si tu m’épouses, il faut que tu acceptes de faire ta vie avec moi et que tu oublies ton passé. Ta vie doit se conjuguer au présent et au futur. Je ne veux pas que ton passé puisse interférer dans notre vie, de quelques façons que ce soit. Je ne suis pour rien dans tes malheurs passés, alors je te demande un engagement total, uniquement auprès de moi et de nos enfants et personne d’autre… Tu m’as bien compris Maria ? …Ne t’inquiète pas, il ne connaîtra jamais la faim ni le froid, j’y veillerais personnellement. Mais je ne veux pas qu’il approche de ma baraque et encore moins qu’il y rentre ! Même et surtout en mon absence. J’ai été bien clair Maria ? La balle est dans ton camp. Tu as tout à y gagner. Toi tu vivras bien et lui il travaillera à minima, il mangera bien et il sera au chaud et au sec. Qu’est-ce que tu préfères, l’enfer d’aujourd’hui ou le paradis de demain ? Le malheur ou la vie ? Je te laisse jusqu'à demain matin pour réfléchir. Bonne nuit, ma douce… »
Maria se maria et eu quatre enfants avec Xavier. Tous ces mouflets grandirent et gambadèrent joyeusement dans la maison, sous le regard aimant et bienveillant de leurs deux parents. Francisco, lui, dormait depuis presque dix ans sur de la paille, dans la vieille grange, au fond du domaine. Ses demi-frères avaient envers lui toute la cruauté que peuvent avoir parfois les enfants entre-eux, avec l’orgueil en plus. Sans doute, y avait-il aussi un peu de jalousie. Ce grand gaillard de quatorze ans qui en paraissait dix-huit, ce demi-frère tombé du ciel, passait des moments en aparté avec leur mère. Maria venait le voir tous les jours, parfois discrètement, d’autre fois à la vue de tous... Le plus surprenant dans tout cela, c’est que Francisco était fou de sa mère. Même si les premières nuits qu’il passa seul furent escortées par des pleurs et des sanglots, aujourd’hui il ne lui en voulait pas. Il la voyait tous les jours, elle l’embrassait, lui donnait des confiseries qu’elle avait dérobées au nez et à la barbe du cuisinier. Bref, pour lui, elle était là et quand il la voyait passer dans ses jolies tenues, respectée et saluée par tous, il était fier et heureux. « C’est ma maman ! », lançait-il aux autres gamins du village.
Francisco, à quinze ans, mesurait prés de 1m90, il était fort comme un chêne et depuis prés de quatre an il était employé en conséquence de son physique. Tout le monde avait bien perçu que c’était une force de la nature, et on n’avait de cesse de lui trouver des occupations au sein de la ferme. A cette période là, le jeune homme commençait sérieusement à se poser des questions sur son avenir et à fixer l’horizon avec insistance. La perspective d’être un paysan jusqu'à la fin de ses jours ne l’enchantait guère. Quant à sa mère, même si elle lui manquerait beaucoup, elle avait sa famille, sa vie… Et il était temps pour lui de commencer la sienne. Il avait plusieurs idées pour recommencer ailleurs, en Espagne ou ailleurs. Il se donnait du temps pour économiser au maximum, il n’avait pas le droit de se louper. Au bout du compte, la décision de partir de la ferme ne vint pas de lui directement, elle lui fut imposée par les événements de 1936. Francisco fit comme beaucoup de ses compatriotes et commença un long exode afin de fuir les arrestations, les tirs de mortier, les pelotons d’exécutions, les attaques des avions sur les convois de civils…Ainsi donc à presque dix-sept ans et comme des centaines de milliers d’autres espagnols, il franchit les Pyrénées et arriva en France sans espoir de retour avant bien longtemps. Au pays des lumières, personne n’avait prévu cette marée humaine de femmes, enfants, vieillards… En ce qui concerne ce flot d’immigration, et pour dire simplement, on ne savait pas où les mettre et quoi faire de tous ces gens. Pour notre petit espagnol, la situation était bien compliquée, en effet il ne savait ni lire ni écrire dans sa langue maternelle, ne parlait et ne comprenait pas un traître mot de français. Malgré ces handicaps, il fut approché par des recruteurs avisés qui avait repérés cette montagne de muscle. Au cours d’un entretien improvisé dans un café de Montpellier. On lui fit une proposition, par l’intermédiaire d’un sergent-chef d’origine sud-américaine :
- « Alors, Amigo que dirais-tu d’un endroit où tu ferais partie d’une famille. D’où que tu viennes, quoique tu aies fait, tout le monde s’en fiche. Tu as l’opportunité de remettre les compteurs à zéro. On t’apprendra à lire, à écrire et plein d’autres choses encore…Un nouveau départ dans une nouvelle famille. Par contre je te préviens, un engagement total de la part de ses membres est exigé. Alors qu’en dis-tu ? Légionnaire Francisco, ça sonne bien ! Qu’en penses-tu ? A moins bien sûr que tu es peur ? Ne me dis pas qu’un gaillard aussi costaud que toi, à tout dans les muscles et rien dans les c….! »
Il fit une croix en bas de la page …
Pendant ces quinze ans de légions, il trouva le temps de rencontrer une jeune fille de 18 ans et qui répondait au doux prénom de Françoise. Elle était célibataire et follement amoureuse de son grand, beau et ténébreux légionnaire. Sur un plan professionnel, il fut cité deux fois pour son courage et sa bravoure et il reçut la croix de guerre en argent. Au tout début des années cinquante, il fut gravement blessé à l’abdomen et au thorax lors d’une explosion, au cours d’une de ses missions en Afrique. Il fut rapatrié et mit beaucoup de temps à se remettre de sa blessure. Après un examen médical interne à la légion, il fut déclaré inapte, et envoyé dans la vie active. Il fut reclassé dans un secteur en plein boum et où la main d’œuvre s’usait très vite. Il fut donc embauché comme mineur de fond, à Carmaux, patrie de Jean-Jaurés, et citée minière qui comptait près de 3000 employés.
A l’époque, la France portait encore les stigmates de la guerre en son sol, elle était en train de se reconstruire. Elle avait besoin de mains, les immigrés polonais, espagnols, italiens, etc.… étaient les bienvenus. Il fallait des volontaires pour creuser parfois à quatre pattes, dans des galeries infestées d’une poussière épaisse qui vous brûle la gorge. C’était un drôle de job, à 100 pieds sous terre, à la merci d’un coup de grisou ou d’une inondation. C’était une époque rude. Le spectre des tickets de rationnements hantait toutes les mémoires. Cela étant dit, grâce à l’existence d’une prime sur le salaire, en fonction de l’extraction journalière, il avait très bien compris que plus il sortirait de charbon de la mine, plus il serait payé. Sur toute la population de mineur que comptait le site, ils n’étaient que deux à avoir été vus dans les galeries, avec 2 marteaux-piqueurs en action, l’un main gauche, l’autre main droite. Il avait besoin d’argent… Le premier enfant qu’il venat d’avoir avec Françoise, était différent, un peu retardé. Il nécessitait déjà des soins. Alors après ces heures à la mine, pour se détendre, il s’occupait de plusieurs jardins. La revente des légumes et des fruits lui permettait de subvenir aux fins de mois difficiles.
Cinq années passèrent. Françoise était enceinte de leur deuxième enfant, lorsque sa blessure de guerre se réveilla. La douleur était si violente que Francisco dut se résoudre à se faire hospitaliser. On lui fit toute une série d’examens, on lui administra toutes sortes de traitements. Rien n’y faisait… Il fut opéré un mardi matin mais sans grande réussite, puisqu’il allait être déclaré décédé le vendredi suivant. Francisco n’aura pas le loisir de voir sa fille Pierrette, voir le jour six mois plus tard. Un beau bébé de 3Kg 900, en pleine santé et surtout parfaitement normal. Françoise se retrouvait donc à 27 ans, veuve avec 2 enfants à charge, dont un handicapé mental, et cela dans les années cinquante… C’est dans ce contexte douloureux qu’arrivait à la vie, ma mère.